CHAPITRE XIX
À huit heures du soir, le même jour, je suis installée dans le salon de M. et Mme Hawkins, à l’intérieur de cette maison dans laquelle Eric souhaitait à tout prix revenir, avant d’avoir la gorge tranchée par Kalika. Les parents d’Eric sont bien plus jeunes que je ne les avais imaginés : M. Hawkins n’a guère plus de quarante-deux ans, et son épouse n’a même pas atteint la quarantaine. Ils se sont probablement mariés quand ils étaient très jeunes, et Eric est né alors que ses parents sortaient à peine de l’adolescence. Le visage de M. Hawkins est impassible, mais on sent qu’il se contrôle, comme il le fait sans doute avec ses patients, et que derrière le masque, il est pourvu d’une solide intelligence et d’une grande curiosité. Mme Hawkins, elle, est une dame rondelette et aimable, dont les mains nerveuses trahissent l’inquiétude. La disparition de son fils l’a profondément affectée, c’est évident : ses traits sont décomposés, et ses yeux sont encore gonflés par les larmes qu’elle verse chaque fois qu’elle pense à lui. Pour trouver leur adresse, il m’a suffi de jeter un coup d’œil dans l’annuaire.
Une fois arrivée devant leur maison, je me suis contentée de frapper à la porte, et de leur annoncer que j’avais des informations concernant leur fils. Parce que je suis jeune et jolie, et parce que j’ai l’air parfaitement inoffensif, ils m’ont priée d’entrer. Assis en face de moi, ils attendent maintenant que je leur raconte ce que je sais. Le problème, c’est que je ne leur apporte pas de bonnes nouvelles, au contraire.
— Votre fils est mort. Il a été assassiné la nuit dernière. Plutôt que de vous laisser espérer, j’ai préféré venir vous en informer. Avant de partir, je vous donnerai l’adresse de la maison dans laquelle vous retrouverez son corps. Ce n’est pas très loin d’ici.
Je reprends ma respiration, et j’ajoute :
— Je suis sincèrement navrée de devoir vous apprendre ainsi cette affreuse nouvelle. Ce doit être un choc terrible pour vous deux.
Enfouissant son visage dans ses mains, Mme Hawkins éclate en sanglots, tandis que M. Hawkins contient tant bien que mal une immense colère.
— Comment savez-vous que notre fils a été assassiné ? me demande-t-il.
— Vous devez sans doute vous rendre compte que je corresponds à la description de la jeune femme avec qui votre fils a quitté le parc. En fait, je suis bien cette jeune femme, mais ce n’est pas moi qui ai tué Eric. Au contraire, j’ai tout essayé pour le sauver, et je suis profondément désolée de n’avoir pas pu empêcher cette tragédie. Eric était un garçon adorable, et je l’aimais beaucoup.
Les parents d’Eric sont traumatisés par mes révélations, mais c’est inévitable.
— Non… Ce n’est pas… C’est impossible, bredouille M. Hawkins.
— Pourtant, c’est vrai. Vous pourrez vérifier par vous-mêmes lorsque vous vous rendrez dans la maison dont je vous ai parlé, mais je crois qu’il serait préférable d’y envoyer d’abord la police. Eric est mort des suites d’une blessure très grave.
Et je me force à préciser un horrible détail :
— Juste avant de venir vous voir, j’ai essayé de nettoyer, mais il reste encore beaucoup de sang partout sur le sol.
Mme Hawkins continue à sangloter, et M. Hawkins, rouge de fureur, les traits crispés, se penche vers moi.
— Qui êtes-vous ? me demande-t-il.
— Mon nom n’a aucune importance. C’est vrai, j’ai kidnappé votre fils, mais je n’avais pas l’intention de lui faire du mal. Je comprends que vous n’ayez pas envie de croire ce que je suis en train de vous raconter, et je comprends aussi que vous me haïssiez, mais je n’ai aucune pièce d’identité à vous montrer, et dès que j’aurais quitté votre maison, vous ne me reverrez plus jamais. La police ne me retrouvera pas non plus.
M. Hawkins réagit plutôt violemment.
— Si vous pensez que vous allez vous en tirer comme ça, jeune fille, vous faites erreur. Dès que nous aurons terminé cette conversation, j’appelle la police.
— Vous devriez l’appeler tout de suite. J’ai inscrit sur cette feuille de papier l’adresse de la maison où vous trouverez le corps de votre fils.
Je lui tends une feuille pliée en quatre, qu’il déplie en fronçant les sourcils.
— Je peux vous indiquer comment vous y rendre, mais je dois vous prévenir qu’il y a également les cadavres des deux officiers de police qui sont passés hier. Du moins je le suppose : ils sont ensuite partis avec la même personne que celle qui a tué votre fils, et ils ne sont jamais revenus.
D’ailleurs, si je fais ce dernier commentaire, c’est parce que je suis très étonnée que personne ne soit encore allé fouiller la maison. Quand je m’y suis arrêtée, une demi-heure auparavant, je n’ai trouvé sur place aucun signe indiquant que la police était venue examiner les lieux. Le corps d’Eric Hawkins était encore allongé sur le divan, baignant dans une mare de sang : nettoyer toute cette hémoglobine coagulée, quelle corvée ! Sans compter que le visage crispé d’Eric gardait les traces des souffrances qu’il avait endurées pendant son agonie…
— Vous dites vraiment n’importe quoi, me coupe M. Hawkins.
— Je vous assure que je dis la vérité, lui dis-je calmement, sans chercher à le convaincre.
Puis c’est au tour de Mme Hawkins de prendre la parole. Elle cesse de sangloter, et me demande :
— Pourquoi cette personne a-t-elle tué mon petit garçon ?
— Pour tenter de me forcer à révéler l’adresse de la maternité où un autre petit garçon venait de naître. La personne qui a assassiné votre fils est obsédée par ce nouveau-né, et elle est prête à tout pour mettre la main dessus. Mais comme j’ai refusé de lui donner l’information dont elle avait besoin, elle s’est vengée en tuant sauvagement Eric.
Je la regarde droit dans les yeux.
— Mais rien de tout ça n’a réellement d’importance pour vous, et cette histoire ne vous concerne pas, mais je veux quand même que vous sachiez qu’en quittant votre maison, c’est cette jeune femme que je vais aller affronter. Et j’ai bien l’intention de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour l’empêcher de nuire à nouveau. Je sais que vous voulez que la mort de votre fils soit vengée, et qu’au moins il lui soit fait justice. Cette nuit, je vais essayer d’obtenir réparation pour la mort d’Eric, et je vous promets de faire passer à cette jeune femme l’envie de tuer.
Et je me lève.
— Il faut que j’y aille.
— Non, vous n’irez nulle part ! s’écrie M. Hawkins en faisant mine de vouloir me retenir. Mais avant même que ses fesses aient eu le temps de décoller de son siège, je le force d’une seule main à se rasseoir. De toute évidence, il est surpris par ma force physique.
— Je vous en prie, lui dis-je d’une voix douce. N’essayez pas de me retenir ici, vous n’y arriverez pas. Vous ne pourrez pas me suivre non plus. Tout ce que vous devez savoir, c’est que votre fils était courageux, et qu’une puissance qui nous dépasse lui a prématurément ôté la vie. Si Eric est mort, c’est que Dieu l’a voulu ainsi, et il faut l’accepter. Personnellement, c’est ce que je me dis.
Sur ces bonnes paroles, je me hâte de les quitter, sans leur laisser le temps de réagir. Dans quelques heures, M. et Mme Hawkins se demanderont vraiment s’ils n’ont pas rêvé ma visite, mais je sais aussi qu’après avoir téléphoné à la police, ils vont foncer chez moi : ils seront les premiers à trouver le corps de leur fils, et ils pourront ainsi lui fermer les yeux.
Ma voiture est garée tout près, et je suis bientôt en route pour Santa Monica. Le destin m’a fixé là-bas un rendez-vous avec ma propre fille. Mais je ne sais pas duquel je me méfie le plus : du destin ou de ma fille ?